Thursday, April 24, 2014

4-INITIATIONS- dans les bras de la Dame verte


DANS LES BRAS DE LA DAME VERTE






Le lendemain j'ai du continuer l’exercice et regarder l'arbre (…..)

En m'installant, je me suis rendu compte que je n'étais pas aussi agité que la veille. Je pouvais me mettre au travail avec un esprit calme et décidé. Il y avait plusieurs anciens qui m'observaient avec curiosité aujourd'hui (…)



Malidoma est déterminé à voir quelque chose



J'appelais les anciens et je leur dis que je voyais une antilope qui me regardait. Elle était immense et de couleur marron, avec une ligne blanche sur le dos et une autre entre les yeux. Je leur dit qu'elle me regardait comme si elle était prête à me chasser et je leur demandais : « est ce qu'un arbre peut se transformer en antilope et vice versa ? « 

Je leur parlais sans les regarder parce que je savais qu'ils réaliseraient que quelque chose ne tournait pas rond si je le faisais. Je voulais qu'ils croient que j'étais fasciné par cette apparition ce qui me rendrait plus crédible



mais leur réaction fut complètement à l'opposé de ce j'attendais. Même sans les regarder, je sentis l'impact de leur surprise dans l'air ambiant. Ils avaient tous l'air figés de surprise. L'ancien qui avait été mon superviseur hier me demanda alors :

que fait l'antilope?

Je répondit qu'elle était assise sur ses pattes arrières.

Cette fois ci ils éclatèrent tous de rire, j'ai cru qu'ils n'allaient jamais s'arrêter.

« Une antilope assise sur ses pattes arrières ? » demanda mon superviseur entre deux éclats de rire « regarde de nouveau »

Ils riaient et se tapaient le dos les uns les autres. Finalement ils se calmèrent et l'un d'eux dit: 
»qu'est ce que je vous disais ? Ce garçon se bat contre lui même. Je n'arrive pas à y croire, cette fausseté ne vient pas de lui. Il n'aurait jamais pu pensé à ça tout seul. Les hommes blancs l'ont initié à ce genre d'attitude. Il a vécu avec eux trop longtemps et maintenant lui aussi est devenu un menteur. Si son Vuur n'était pas taché de blanc, il saurait que les mensonges ne font pas partie de la vie"



J'ai eu l'impression de recevoir un coup de poignard dans le cœur, j'avais tellement honte que je voulais m'enterrer ici même pour échapper à la présence des anciens. 
Comment pouvaient ils savoir que j'avais menti ? Comment pourraient ils me faire confiance maintenant que je l'avais perdue de façon aussi stupide ? 
 Je ne sus que faire semblant de ne pas avoir entendu. Après avoir bien ri de moi, ils m'ignorèrent. 


J'avais des larmes plein les yeux qui me coulaient le long de mon visage, se mélangeant à la sueur.

Je pleurais de ma défaite. Pourquoi ne pouvais je pas faire ce que l'on me demandait ? Y avait il quelque chose de cassé en moi ? (…) je ressentais un mélange d'un peut tout : isolement, fierté blessée, colère, mise à l'écart, ostracisme, ségrégation

Je gardais cependant un œil sur l'arbre à travers les larmes et tout d'un coup je commençais à lui parler, comme si je réalisais soudain que c'était un être à part entière. 

Je lui parlais de mon mécontentement, de ma tristesse, de ce que je ressentais parce qu'il m'avait abandonné et que j'avais du mentir, que l'on s'était moqué de moi. Je me plains de mon échec qui devait venir du fait que l'esprit de mon grand père avait oublié son devoir envers moi depuis longtemps. Il m'avait amené ici pour qu'on m'humilie et que l'on me traite comme une ordure. Je parlais à mon grand père l'accusant de faire obstacle entre l'arbre et moi même et retarder mon éducation traditionnelle. Je lui dis que je ne méritais pas cela et qu'il devait m'emmener s'il ne me permettrait pas d'avoir une éducation normale comme tous les jeunes au camp. 
 

Puis je me suis mis à parler à l'arbre, sans colère mais respectueusement. Je lui ai dit que ce n'était pas de sa faute après tout si je ne voyais pas, que c'était la mienne. Je ne savais juste pas comment faire.
qu'il Il fallait vraiment que je reconnaisse que j'étais vide et que je ne voyais pas, parce que je savais qu'elle serait toujours là quand j'en aurais besoin d'elle et qu'elle m'aiderait à voir mes défauts et mes inaptitudes. 
 

Mes paroles étaient sincères, je le sentais. Ma douleur s'était un peu estompée et je pouvais mieux me concentrer sur l'arbre. C'était le milieu de l'après midi mais peu m'importait. Quelque chose d'autre se passait. Tout d'un coup il y eut comme un flash dans ma tête, comme un petit éclair et une brise glissa tout le long de mon dos jusqu'au sol ou j'étais assis depuis un jour et demi me refraichissant complètement.

Le soleil, la forêt , les anciens et moi même comprenions que j'étais passé dans une autre réalité, j'étais le témoin d'un miracle ;



Tous les arbres autour de mon yila brillaient comme des feux ou des lampes animées. J'étais en apesanteur comme si j'étais au centre de l'univers, tout ce qui m'entourait me regardait, comme si j'étais tout nu, faible et innocent.

Puis j'ai eu très peur, comme quand on vient vous dire que la mort est en chemin. En fait je me croyais mort. Je pensais que quelque chose s'était passé quand j’essayais de me réconcilier avec moi même de la honte d'être pris en flagrant délit de mentir. (…)

quand je regardais le yila de nouveau, je vis qu'en fait ce n'était pas du tout un arbre. Comment avais je pu le voir ainsi ? Je ne sais pas comment s'est passée cette transformation. Les choses n'arrivaient pas de façon logique, mais plutôt comme dans un rêve. 

 



Venant de je ne sais ou, à la place du yila ,
il y avait maintenant une femme de grande taille
vêtue de noir de la tête aux pieds, on aurait dit une soeur
même si son habit ne semblait pas religieux.
Sa robe était soyeuse et noire comme la nuit. 
Un voile couvrait son visage
mais je savais que derrière ce voile
il y avait une personne extrêmement belle et puissante.
Je sentais l'intensité qui émanait de sa présence
et cette intensité m'attirait comme un aimant.
M'y abandonner était comme trouver de l'eau
après une longue marche dans le désert

Mon corps semblait flotter comme si j'étais un petit enfant
qui se laissait enveloppé par une présence aimante qui le calmait
et le berçait en lui chantant des mélodies .



J'avais l'impression de flotter en apesanteur 
dans un bassin d'eau.
Mes yeux étaient fixés sur la Dame derrière le voile
et je me sentais attiré de plus en plus irrésistiblement vers elle.
Pendant quelques instants, un sentiment de timidité,
de malaise, un sentiment de ne pas être à ma place me toucha
et je dus baisser les yeux.
Quand je la regardais à nouveau, elle avait levé son voile
et me révélait un visage surnaturel.
Elle était verte, d'un vert tendre, ses yeux même étaient verts,
très petits et luminescents.
Elle souriait, ses dents avaient une couleur violette,
rayonnant de lumière
sa couleur verte n'avait rien à voir avec la couleur de sa peau
elle était verte intérieurement et extérieurement
comme si tout son corps était rempli de liquide vert
Je ne saurais dire comment je le savais
mais tout ce vert était l'expression de son amour immense


 Je n'avais jamais ressenti autant d'amour. J'avais l'impression qu'elle m'avait manqué toute ma vie et je remerciais le ciel de me l'avoir enfin rendue. Je savais que nous nous connaissions mais là, je ne pouvais expliquer pourquoi, quand ou comment, pas plus que je ne pouvais expliquer la nature de notre amour. 
 

Ce n'était pas un amour romantique ni filial ; c’était un amour qui ne rentrait dans aucune case. Comme deux amoureux qui ont été séparés pour beaucoup trop longtemps, nous nous sommes précipités l'un vers l'autre et nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre.

Embrasser son corps me fit éclater en mille morceaux, morceaux qui sont devenus des millions de cellules conscientes, toutes désireuses de se réunifier avec le tout qu'elles représentaient. Je sentais qu'elles devaient se réunifier en elle, ou mourir.



Chacune de mes cellules venait d'elle et avait besoin d'elle pour s'ancrer à sa place de nouveau. Les mots me manquent pour décrire ce que je ressentais entre les mains de la Dame verte au voile noir. Nous explosions l'un dans l'autre dans un contact cosmique qui nous envoya flotter dans l'éther en des formes enlacées innombrables. 
 

Au cours de cette expérience incroyable, Je sentais que je revenais dans le temps tout en allant dans le futur de l'espace.

La Dame verte me tenait dans ses bras, et me parla longuement de la voix la plus douce qui existe. Elle était tellement grande que je me sentais comme un petit garçon dans ses bras puissants. Elle approcha ses lèvres de mon oreille gauche et me parla si doucement et si tendrement que rien ne m'échappa. Je pleurais à chaudes larmes, non pas parce ce qu'elle me disait était triste, mais parce que chaque mot me donnait une sensation indescriptible de nostalgie et de désir. 
 



Les Êtres humains sont souvent incapables de recevoir parce qu'ils ne savent pas quoi demander.

J'étais heureux, tellement intensément heureux que je n'aurais pas pu le supporter plus d'un jour. 
Si ça durait plus longtemps, soit on en mourrait soit il faudrait savoir intégrer ces sentiments intenses non humains.

Cette partie de nous qui rêve de ces sentiments et de ces expériences, n'est pas humaine. Cette partie de nous ne sait pas que l'homme ne peut intégrer qu'une petite dose à la fois. Si les humains sentaient cela tout le temps, ils ne pourraient sans doute que pleurer des larmes de bonheur le reste de leur vie- qui ne pourrait être que très courte.



Les hommes sentent qu'ils n'ont jamais assez. En fait nous parlons de ce que nous voulons mais ce ne sont que des mots. Si nous connaissions les vrais désirs de notre cœur, nous remettrions automatiquement en question le montant de temps que nous gaspillons à vouloir des choses. Si nous recevions toujours tout ce que nous désirions, nous arriverions vite au bout de nos désirs futiles pour découvrir plutôt honteusement qu'en fait nous trichons avec nous mêmes.

L'amour consume ce qu'il aime de façon honteuse. Par conséquent nous ne pouvons faire l'expérience que de son ombre. Le bonheur n'est pas durable parce que nous n'avons pas le pouvoir de le retenir. (…)



Je ne peux répéter tout ce qu'a dit la Dame verte. Son discours reste vivant en moi parce que je le garde secret, si je le partageais, ce serait le déshonorer et le diminuer. Le pouvoir de la nature existe dans le silence. (…) Ce que la Dame verte a partagé avec moi doit être conservé dans le silence aussi, comme une marque de respect 





je me détachais de son étreinte, je la regardais le visage baigné de larmes lisant dans ses yeux qu'elle allait partir. Je ne savais pas où elle allait, mais je ne voulais pas la laisser partir sans moi . Je l'aimais tellement que je me sentais capable de tout affronter pour rester avec elle. De plus je ne voyais pas pourquoi nous devrions nous séparer maintenant que nous nous étions enfin retrouvé. Pourtant je lus dans son visage que je ne pouvais pas aller avec elle, que je n'avais pas le choix, que je devais l'accepter. Que certaines choses ne pouvaient changer. Désespéré, je m'accrochais à son corps souple, incapable de me retenir. Je fermais les yeux resserrant mon étreinte... le corps souple devient rugueux sous mes mains.



Quand je rouvris les yeux, j'ai réalisé que je m'accrochais désespérément à l'arbre de yila. Il ressemblait au même arbre que je connaissais. Entre temps, les anciens s'étaient rapprochés observant tous mes mouvements. J'entendis l'un deux dire : « c'est toujours comme ça avec eux. Au début ils résistent et jouent à l'idiot quand il y a tant à faire, puis quand ça se passe, ils ne veulent plus la laisser partir. Les enfants sont pleins de contradictions. Ils mentent et rejettent l’expérience qu'ils acceptent ensuite totalement »



j'ai senti que l'ancien s'adressait à moi et je le regardais. Nos yeux se croisèrent, je pouvais lâcher l'arbre.

« va chercher quelque chose à manger et prépares ton lit » me dit il doucement



j'ai remarqué à ce moment là que le soleil s'était couché. Mon expérience dura des heures et pourtant tout sembla si court ! 

 


......  A suivre .....

*************

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Les 2 blogs suivants sont les mêmes ..P. Malidoma Somé relate les initiations Dagora qi'il a traversées... espaces temps très intéréssants..en cours de traduction

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Traductions de certains passages du livre « les trois vagues » de Dolores Cannon, hypnothérapeute US...régréssions sur des espaces temps ou expériences avec les extraterrestres souvent

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Qu'est ce que la régression ? renommée « découverte d'autres espaces temps ».. transcripts d 'expérience personnelles

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Wednesday, April 2, 2014

3-INITIATIONS-Le monde de feu et la chanson des étoiles


LE MONDE DE FEU ET LA CHANSON DES ÉTOILES








je continuais de regarder l'arbre, je savais que les anciens m'observaient. Après avoir entendu leurs propos, je me demandais vraiment ce qu'ils pensaient de moi. Moi même je ne savais plus..



Dans un sens je me voyais comme un exemple vivant de la médecine de l'homme blanc en compétition supérieure avec la médecine du monde indigène - une vraie force, ça. 
 

Par ailleurs j'étais persuadé que tout le monde me prenait pour un idiot et un incompétent. La première idée me remplissait de fierté. Je me disais que peut être les anciens me laisseraient partir en voyant qu'il n'y avait rien à faire de moi.

Quand à la deuxième façon de voir, elle ne me rendait pas fier. Le temps passait et mon arbre ne bougeait pas, peut être aurais je du penser à ma dernière idée en premier .

Y avait il quelque chose que je n'arrivais pas à faire ?

Il fallait que je passe à travers- quel voile ?

Ma tâche était de m'assoir à une certaine distance de l'arbre et de le fixer: Je m'étais juste levé pour essuyer la sueur de mes yeux, je ne voyais pas en quoi cela faisait de moi un mauvais étudiant. J'avais été patient, obéissant et présent toute la journée.


La nuit tomba. Les anciens partirent et le coach arriva.

« C'est bon pour aujourd'hui. Si tu n'as rien vu aujourd'hui, comment espères tu voir quoique ce soit une nuit sans lune ? Tu as l'intention de voir à la lumière des étoiles ? « 



J'ai sauté sur l'occasion pour lui demander ce que j'étais supposé voir. il était là devant moi et je le dévisageais. Il était sale, son ventre était calleux et sentait mauvais comme s'il avait partagé son repas avec des vautours. Il était immense et même s'il était noir ébène , le noir de sa peau semblait artificiel, le résultat de nombreuses années de négligence entretenue.



Je savais que la majorité du village ne prenait un bain et ne se savonnant qu'une fois par an. Même ceux qui ne se baignaient qu'une fois n'étaient pas plus propre que le coach. Mais on voyait au moins leurs pores. A contrario, le corps du coach était couvert d'une couche de crasse épaisse et puante. Deux couleurs transcendantes illuminaient son visage : rouge et blanc.


Le blanc de ses yeux bougeait sans cesse roulant dans leurs orbites, c'était effrayant.

C'était la coutume Dagara de ne pas regarder quelqu'un dans les yeux, mais le coach la poussait à l'extrême: il ne posa jamais son regard sur moi.

Ils semblaient suivre des yeux quelque chose qui bougeait derrière moi, d'avant en arrière et de gauche à droite.

Sa bouche, à l'image d'un volcan était entouré de rouge. Il se lécha les lèvres comme s'il venait de terminer un repas somptueux. La seule partie propre de sa personne était sa bouche



soudain Il partit, et je le suivis à une bonne distance



j'ai senti que je n'avais pas réussi aujourd'hui. Pas parce que le coach me l'avait dit. Je l'ai senti au plus profond de moi. Je ne savais toujours pas ce que j'étais supposé voir ou ce qui m'empêchait de le voir.



La journée était finie, la nuit était venue et d'autres choses allaient m'arriver en plus de ce sentiment d'échec.

J'avais déjà échoué pour un exercise. C'était frustrant. Mais ce qui me faisait encore plus peur était ce que père m'avait dit à propos de l'initiation et de ses dangers. Est ce que cet exercice que je ne réussissais pas pouvait me tuer ?



Quand je suis revenu au camp, Nyangoli refaisait son lit avec d'autres initiés. Il me remarqua mais comme tout le monde, il continua ce qu'il faisait. La chaleur de la journée avait séché les feuilles sur lesquelles nous avions dormi la veille, il fallait les remplacer.



Personne ne me dit quoi faire, j'ai refait mon lit. La nuit devenait de plus en plus noire.

Ceux qui avaient fini de faire leur lit s'en allèrent préparer le feu de camp pour la veillée de la nuit. Nyangoli m'attendit. Il m'aida même à remettre des feuilles fraiches sur mon lit. Temporairement réconforté, je le regardai mais il détourna les yeux, probablement gêné que je n'ai pas réussi.



Je comprenais son dilemme. Le pauvre se faisait sans doute charrié pour être ami avec un noir blanchi. 

Je me rappelais d'un incident un an plus tôt quand j'étais juste revenu au village. Nyangoli m'apprenait à utiliser un arc et des flèches et des enfants se moquèrent de lui pour agir comme un père vis à vis de moi qui était plus âgé que lui. 
« tu ne peux pas faire d'une femme un homme « un des leurs se moqua 
« mwin « (le Dieu suprême) a fait cette erreur lui même en créant une fois un être avec des organes mâle et femelles. Ca fait longtemps qu'il a réglé ça- alors n'essaye pas de répéter cette erreur. »



c'était un sacrifice pour Nyangoli d'être mon ami. Même s'il ne dit rien en m'aidant à faire le lit, Je réalisai qu'il y avait quelque chose de très profond, de très mystérieux dans ce geste, j'en fus très touché.



Nyangoli m'avait dit que les villageois n'avaient pas le droit de parler de connaissance ésotérique, qu'ils aimaient et respectaient ce qui était mystérieux . Je suis devenu plus discret en parlant de certains sujets que l'on n'était pas supposé évoquer.



Malgré ce silence sur ces sujets tabous, je n'ai cessé d'apprendre de Nyangoli. Son existence même et ses actions communiquaient clairement que ces non-dits et ses gestes étaient plus parlants que des explications. Ce fut particulièrement évident à un moment comme celui ci.



Nous sommes partis vers le feu de camp une fois le lit fini. Personne ne semblait avoir remarqué notre absence ni que nous arrivions en retard. L'ancien allumait déjà les brindilles et les premières étincelles tournèrent rapidement en un feu ardent qui illuminait les visages de ceux qui l'entretenaient. Nous sommes rentrés dans le cercle, attendant en silence.



Puis vint le son du kuor, le tambour de cérémonie, qui annonçait le rituel qui allait commencer. Il était plutôt de note élevée mais ici et là une note basse le ponctuait.


La signification de ces rythmes n'était pas évidente, les tonalités augmentaient et intensifiaient le sacré du moment. Comme à l'écoute lui même, le feu répondait presque immédiatement en lançant ses flammes dans le ciel, passant de l'orange au violet. J'entendais le tambour derrière moi mais je n'aurais pas su dire s'il était proche ou lointain.

Ce n'était pas important tant qu'on l'entendait et que l'on ressentait ses effets. Bientôt le cercle s'ouvrit au sud. Cinq étudiants rentrèrent, suivis des anciens. Les étudiants portaient des pots de peinture qu'ils posèrent près du feu.



Les anciens prirent place aux quatre directions et le coach examina tous les pots et leurs contenus, versant de la médecine dans chacun. Je n'avais aucune idée de ce qui allait se passer ce soir là et je n'étais pas très à l'aise vu comment les évènements de la nuit précédente m'avaient affecté. Mon échec de la journée me faisait peur. Si le succès d'une expérience présente dépendait du succès de la précédente, j'étais certainement l'initié le plus défavorisé ce soir.



L'ancien au centre du cercle prit le pot et commença à peindre le corps du coach. Il fit d'abord des lignes de couleur rouge brillant qui allaient d'une oreille à l'autre sur le visage du coach. Puis il ajouta des lignes qui allaient d'une joue à l'autre puis sous le nez. Il rajouta un cercle autour de la bouche



le symbolisme de ce dessin étaient totalement indéchiffrable mais si je sentais que les lignes avaient un sens.



Un ancien peint le visage du coach tout en parlant la « langue Première », la langue que les Anciens apprennent pour remplir leurs fonctions. La langue Primaire est la langue de l'Esprit et de la création. Quand elle est parlé à des occasions spéciales, elle a le pouvoir de manifestation. La langue première peut être dangereuse,  elle peut tuer. 

Je me rappelle de la première fois ou mon grand père la parla, j'étais un enfant. Il l'utilisa pour se venger d'un vautour qui avait déféqué sur sa tête chauve. Il se mit en face de l'arbre ou l'oiseau s'était posé, et dit quelque chose à l'oiseau malheureux qui s 'écrasa au sol. Quand je me suis précipité pour l'attraper, le pauvre n'était plus que cendres.

Le language est tellement puissant que seuls quelques anciens en ont la garde.



En regardant l'ancien peindre, je sentis intuitivement qu'il y avait une connexion entre ce qu'il disait et la précision presque mécanique de son dessin. Le pinceau bougeait comme par magie. C'était une danse qui répondait à la chanson du tambour. 
La danse du pinceau dialoguait aussi avec le mouvement des flammes. Je prenais conscience que le rythme du tambour, la danse du feu et la signification de ce qui s'inscrivait sur le visage du coach était irrémédiablement connecté. Au final son visage était un ensemble de couleurs, blanche, rouge, vert, bleu et jaune . 
 

L'ancien passa ensuite au torse du coach et dessina une grande ligne verticale blanche qui commençait au niveau de la gorge et s'arrêtait au nombril. Puis il dessina une série de lignes jaunes horizontales qui traversaient la ligne verticale d'est en ouest. On aurait dit que le coach portait ses os à l'extérieur du corps. Les motifs devinrent encore plus compliqués quand l'ancien commença à peindre sur ses jambes

j'arrêtais de me concentrer sur les peintures, ce que disaient le coach et l'ancien attira mon attention. Ça commença par un murmure comme s'ils échangeaient des informations pratiques mais bientôt on aurait dit qu'ils récitaient des prières qui faisaient partie du rituel. Ils n'utilisaient pas la langue première, ni la langue normale. Le tambour s'intensifia pendant qu'ils parlaient.



Le feu grandit et gronda plus fort quand le vieil homme peignit le coach, le transformant en un fantasme.

Une fois fini, l'ancien jeta son pinceau dans le feu qui se cabra et rugit.



(….tous les étudiants se peignent le corps)



J'ouvris les yeux , le cercle ressemblait à un pays féérique. Le feu était merveilleusement vivant. Ce n'était plus juste un feu mais un cercle dynamique et luminescent , une fenêtre sur un monde merveilleux peuplé de lilliputiens. Ils étaient en suspension au dessus du feu chantant une mélodie étonnante. Je regardais ces êtres, fascinés par leur mouvement incessant. Ils étaient suspendus dans l'air.



En fait je réalisais qu'ils m'apparaissaient petits parce qu'ils étaient loin. En même temps je savais très bien qu'ils étaient juste là devant moi ; le chant émanant du feu ne venait pas nécessairement des personnages qui flottaient dans l'air mais semblait plutôt venir de tous cotés et de toutes choses. Le cercle luminescent du feu grandit de plus en plus,  je ne savais pas vraiment ce qui se passait, cela m'importait peu, je me sentais vraiment bien.



Nous avons tous commencé à chanter comme si nous connaissions les paroles, comme si nous les avions appris dans une vie passée. La partie analytique de mon cerveau lâcha, et j'étais irrésistiblement happé. Je chantais de tous mes poumons, tapais des mains et dansais.



Je ne pouvais pas voir les autres mais je savais qu'ils étaient tous là. Je le sentais par un sens autre que les cinq sens courants. Bientôt je me ressentis moi même invisible et pourtant j'étais d'autant plus tangible, puissant et inaliénable.



C'était un sentiment merveilleux, je n'avais jamais fait une expérience aussi réelle, aussi vraie et aussi juste.

Nous avons répondu sans hésitation à l'invitation de venir dans le cercle dynamique du feu. Je ne me rappelle pas qui nous a invité, je ne pense pas que c'était un ancien, l'invitation venait plutôt d'un des anges qui flottaient dans l'air.



L'espace au milieu du feu était naturel et très vaste, des arbres brulaient sans être détruits. Ils brulaient d'un feu qui était aussi pur et plus brillant que l'or le plus pur du monde- et je me trouvais en son sein.

L'herbe brulait aussi, dorée mais non brulée. 
J'arrivais à une rivière- une rivière de liquide doré ressemblant à de la lave dévalant une colline. Cette rivière me soulagea mille fois plus que tout ce que j'avais jamais éprouvé ici sur terre. Je me jetais dedans, dans un moment d'excès et de folie et l'effet du contact fut tellement puissant que je me suis évanoui.



Quand je me suis réveillé, il était tard dans la nuit, je m'en suis rendu compte par la position de l'étoile du berger qui était déjà haute dans le ciel. L'aube était proche. J'étais étendu sur la berge d'une rivière près d'un village que je connaissais pas, à trois kilomètres de l'endroit ou s'est déroulée la cérémonie de peinture au coucher du soleil.



J'étais plus surpris et fatigué qu’effrayé. Je me dirigeais vers le camp d'initiation , les images défilant dans ma tête. (….)

quand je me suis couché sur les feuilles froides de mon lit, je ne pouvais dormir, je n'ai même pas essayé. Je regardais le ciel au dessus de moi,  rempli d'une nostalgie immense , des voix lointaines semblaient m'appeler …



Elles semblaient venir de chaque petite étoile qui éclairait le ciel. Un sentiment de douleur et de tristesse indicibles me submergea, et je m'y abandonnais comme si de le ressentir était complètement naturel.



Mon esprit ne chercha jamais à comprendre et à rationaliser ce qui se passa cette nuit là. La noirceur silencieuse était réconfortante à mon cœur et je sentais la présence accueillante des arbres et des plantes autour du camp..la présence invisible de l'immobilité faisait que je me sentais intensément chez moi ici. (…)

puis l'aube arriva. J'écoutais la mélodie de l'oiseau secret et timide de l'aube, les yeux fixés sur le ciel noir scintillant d 'étoiles. J'étais tellement conscient de la vie qui habitait toute choses autour de moi que j'avais l'impression que toute la brousse était dense de circulation. Les arbres oscillaient avec grâce comme s'ils répondaient à la brise rafraichissante du matin, et cette brise semblait amener des formes multiples, y compris la présence d'esprits qui repartaient à leur point d'origine.

Soudain j'ai senti une forte envie de dormir. Le calme de la nuit, le chant de l'oiseau de l'aube, la danse de la brousse me donnèrent un sentiment de paix et de nostalgie immense. Je voulais me joindre aux étoiles tout là haut dans les espaces infinis des royaumes cosmiques. 
 
Il y avait la nuit, il y avait la brousse, et il y avait moi. Rien d'autre n'avait d'importance. 


A Suivre ......

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2-INITIATIONS-J'essaye de voir

J'ESSAYE DE VOIR     Pt2




Le coach nous avait envoyé nous coucher depuis longtemps mais je ne dormais pas et je sentais que les autres non plus. Sous quel sort étions nous ? Peut être le coach avait il raison, peut être que je résistais, peut être que je questionnais trop, que je me battais trop. 
 

J'ai essayé de faire le vide dans ma tête en observant mon agitation.

J'ai senti que j'étais en dehors de mon corps, me regardant debout en face de moi même. « Non, ce n'est pas possible », pensais je mais j'en étais au point de ne plus pouvoir rien réfuter.

Je décidai que mon cerveau me jouait des tours et que je comprendrai plus tard. Pour l'heure je voulais m'endormir, échapper à mes pensées en observant mon propre cerveau.



Alors que je me concentrais de toutes mes forces sur mon corps, quelque chose à l'arrière de moi attira mon regard. J'observais une paire d'yeux qui apparaissaient et disparaissaient perchés dans l'ombre comme s'ils n'étaient rattachés à rien. Ils avaient du être là assez longtemps mais je ne les avais pas vus jusqu'à ce qu'ils clignotent ; visiblement ils me regardaient,   je les regardaient aussi.



Enveloppé de l'ombre effrayante de la nuit, le corps -quel qu'il soit- disparaissait dans la pénombre sans forme. Je ne pouvais voir que deux lentilles ovales qui roulaient de gauche à droite et de droite à gauche. Dès que je me suis concentré sur les « yeux », les questions, les objections, et les peurs qui m'habitaient s'évanouirent. 
Les yeux étaient magnétiques : ils étaient séduisants, câlins et- je le savais intérieurement - capables de me plonger dans la panique la plus abjecte s'ils le désiraient.

Mais alors que je regardais les yeux me regarder, j’étais incapable de ressentir de la peur. Je ne sais pas combien de temps on s'est testé ainsi, j'ai perdu la notion de temps. Tout à coup les yeux s'élevèrent dans le ciel comme s'ils faisaient partie d'un oiseau immense. Je les regardais partir, la tête levée vers le ciel, Je pouvais toujours voir d'une perspective double : je me voyais encore face aux yeux et je voyais les yeux derrière mon corps endormi. …



j'avais vraiment froid, Le jour se levait ; Le coach nous aspergea tous d'eau. On eu droit à ce réveil peu digne pendant toute notre période d'apprentissage dans la brousse.. 
 




« vous ne pouvez pas rester là. Debout ! Debout tout le monde !  » criait il. Je m'assis regardant le coach arrosant ceux qui dormaient encore . Certains se levèrent de leurs lits agressivement. Un jeune garçon bondit, murmura quelque chose puis fit un saut d'acrobate dans l'air et retomba sur ses pieds, se recroquevillant comme prêt à se battre. Quand il réalisa qu'il rêvait le dernier épisode de son cauchemar, il regarda de part et d'autre honteux , baissa la tête et s'assit.



« dépêchez vous, dit le coach, il faut que vous mangiez maintenant, dès que le soleil se lèvera nous devons vous enseigner la connaissance des arbres. Vous n'êtes pas obligés de manger. En fait plus vous aurez l'estomac vide, plus il vous sera facile d'apprendre. Dans un certain sens, nous sommes mieux nourris sans nourriture physique."



Je ne voyais aucune préparation de nourriture. Comment espérait il que nous allions petit déjeuner ? Au village ? Mais les villageois ne devaient pas nous voir jusqu'au dernier jour. 

Trop fatigué pour essayer de comprendre, je fis comme si je savais où petit déjeuner. Je suivis Nyangoli qui se dirigeait vers des buissons. Il se déplaçait comme s'il ne m'avait pas remarqué mais je savais qu'il me sentait derrière lui. Je le suivis en silence jusqu'à ce qu'il s'arrête devant l'arbre de gaa. Il monta dans l'arbre et commença à en manger les fruits. J'ai hésité une minute puis je l'ai rejoint. Nous mangions sans parler. Je commençais à réaliser que Nyangoli avait besoin de silence. Le silence devait l'aider car il n'avait pas l'air aussi perdu ou retourné que moi. A sa façon, son attitude me montrait qu'il y avait une certaine subtilité dans l'enseignement de cette école rude. J'ai trouvé cela profond chez un jeune de 7 ans mon cadet.




On a petit déjeuné rapidement – je n'avais pas vraiment faim après cette nuit qui me rendit pratiquement fou.

Je finis de manger les fruits du gaa en même temps que mon ami Nyangoli. Quand nous retournâmes vers le camp, j'essayai de lui parler : « j'ai fait un rêve horrible la nuit dernière... » lui dis je en me rapprochant

« on en a tous fait » répondit il sans aucune curiosité pour mon rêve

« comment le sais tu ?»

Nyangoli s'arrêta et me regarda dans les yeux, comme voulant en faire sortir une connaissance qu'il savait être là. Il avait une expression froide et impassible, et pourtant un peu soucieuse ; On aurait dit qu'il voulait dire quelque chose mais il se retenu au dernier moment. J'espérais qu'il me répondrait, mais non. Enfin il commenta qu'il espérait que j'allais me poser et intégrer ce qui m'arrivait.



Le camp était presque désert quand nous sommes revenus. Ceux qui étaient là recevaient leur devoir pour la journée : la connaissance des arbres.

Je pensais que nous aurions un grand rassemblement comme hier soir mais ce n'était pas le cas.

On fut rassemblé en groupe de 5 à 15 initiés, on nous demanda de nous éloigner un peu les uns des autres. Chaque initié devait choisir un arbre de bonne taille. Nous devions nous assoir, rester debout ou nous agenouiller en fixant l'arbre. On était supposé voir quelque chose mais ils ne nous dirent pas quoi. Chaque ancien supervisait un groupe d'étudiants. leur rôle était de superviser cet enseignement ennuyeux et s'assurer que nous verrions bien ce que nous devions voir.



Je choisis un arbre d 'une dizaine de mètres dont le tronc faisait moins d'un mètre de diamètre : un yila. Je choisis un endroit confortable pour m'assoir et commençai à fixer l'arbre. Le soleil s'élevait 

  

dans le ciel et les températures glaciales du matin se réchauffaient rapidement. Je regardais l'arbre délibérément comme on nous l'avait demandé. Rien ne se passa les cinq premières heures. L’exercice m'exaspérait de plus en plus vu que je ne pouvais regarder que l'arbre. Le soleil qui me libéra de la froideur de la nuit, me cuisait à feu doux maintenant. 
 

Je commençais à penser à autre chose pour me distraire de ce qui me tourmentait.

N'avais je pas beaucoup souffert  au séminaire ?

Est ce que ce test était vraiment pour voir quelque chose ou était ce juste un test d'endurance?



Plus que tout je sentais la chaleur cuisante du soleil qui s'emparait irrémédiablement de mes sens. Je déjouais cette distraction en pensant au plaisir de survivre à cette épreuve et et à prouver que je pouvais faire la même chose que les autres. Cependant, il devenait impossible d'ignorer la chaleur. Des gouttes de sueur me tombaient dans les yeux, les brulant douloureusement. Je ne pouvais me soulager qu'en les frottant de mes mains qui étaient elles mêmes trop mouillées de sueur pour que cela m'aide. Je gardais donc les yeux fermés.

Résister à la chaleur m'épuisait, j'en oubliais l'arbre: elle m'empêchait de faire mon travail.




Assis là, les yeux fermés, je sentis l'impatience de quelqu'un qui veut en finir mais n'y arrive pas. Que je sois aussi dépourvu par un phénomène aussi naturel m'irritait grandement, il fallait que je réagisse.

Les yeux fermés, je me levais et tâtais autour de moi pour trouver des feuilles ou une plante ou quoique ce soit avec lequel je puisse m'éponger. Soudain une voix derrière moi m'ordonna de retourner au travail, maintenant !



J'expliquai que je ne pouvais pas voir à cause de la sueur qui me tombait dans les yeux. L'ancien rit comme si je disais des bêtises

« mais à quoi joues tu « ? Dit il « tu penses que tu verras mieux quand tu te seras nettoyé les yeux ? Fais comme tu le sens, il y a une plante devant toi qui t'aidera"

je m'essuyais les yeux avec la plante et me rassis. L'ancien qui m'avait parlé portait un balbir déchiré qui couvrait à peine son corps maigre. La chair de kola qu'il mâchait coulait de sa bouche teintée de rouge. Il continuait de presser avec entrain la noix entre ses mâchoires édentées. Assis confortablement à l'ombre d'un arbre, il me regardait avec intérêt, comme si j'étais le sujet d'une expérience secrète.



Je fixais l'arbre de nouveau. Bouger un peu aidait mon corps et il parut vouloir coopérer ...quelques temps. De transpirer m'avait rafraichit et je n'étais plus aussi distrait par la chaleur de la journée. En revenant à mon arbre, je vis que des étudiants se promenaient tranquillement tout près. Pourquoi l'ancien ne se concentrait il pas sur eux ? J'étais presque sûr d'avoir vu au moins trois jeunes retournés au camp.



« tu ne vas pas réussir si tu penses à une chose et tu en regardes une autre. Les jeunes que tu vois ont fini leur exercice et ils sont donc libres de faire autre chose. »

c' était le même ancien qui m'avait parlé avant. Je ne répondis point. Comment savait il que je pensais à autre chose, et en plus à ces étudiants ? J'en déduis qu'il avait du me voir regarder les étudiants avec étonnement quand je repris ma place près de l'arbre après m'être occupé de mes yeux. « On ne peut pas lire les pensées des autres », pensais je. Rassuré par ma propre conclusion, je me laissais penser, les yeux rivés sur le yila.

 

Quand l'ancien commença à chanter, je me suis demandé s'il essayait de se distraire de cette tâche ennuyeuse : regarder quelqu'un qui regarde quelque chose était au moins aussi ennuyeux que de ne rien regarder du tout

cette pensée me conforta mais ce fut de courte durée. La chanson de l'ancien n'était pas courante. C'était une vieille mélodie de guérison à laquelle on pouvait substituer les paroles les plus appropriées à la situation.



L'aveugle a deux yeux

qui virent ce qui bougeait

et ce qui ne bougeait pas

 il ne se savait pas aveugle

et était fier de pouvoir voir

mais quand on lui demanda de voir ce qui bougeait

dans ce qui ne bougeait pas

il décida qu'il était aveugle


ces yeux ne pouvaient croire

que ce qui ne bouge pas, bouge,

qu'on pouvait ne pas bouger

car la seule chose que connait celui qui bouge

est de bouger, bouger, bouger


voir est une cécité

et ce qui ne bouge pas

sait que tu te mens à toi même

quand tu fais confiance à ce que tu vois devant toi



J'écoutais l'ancien chanter sa chanson triste en boucle, je sentais des réactions étranges en moi.

Au lieu d'entendre la chanson par mes oreilles, j'ai senti que je l'entendais avec tout  mon corps, mes os, mon sang et mes cellules. Le sens de la chanson semblait différent à chaque fois et m'aidait en quelque sorte. Mes yeux étaient fixés sur l'arbre mais je me concentrais sur le chanteur. Je ne doutais bientôt plus qu'il chantait pour moi.



« alors tu vois quelque chose ? »

il s'était arrêté de chanter. Je réalisais qu'il pensait que j'allais voir quelque chose maintenant. Je voulais lui dire que mon arbre serait toujours un arbre et que de le regarder ne le rendrait ni plus ni moins un yila. Mais je décidai de rester poli. « non »


« continue de regarder » dit il en recommençant à chanter .

Je lui jetais un coup d'oeil furtif. Il ne me regardait pas et ne semblait pas se soucier le moins du monde de ce que je faisais.

L'air se rafraichit à l'approche de la nuit. J'entendais les voix de mes compagnons. j'en reconnaissais certaines seulement.

Ils avaient tous complétés leur tache et je me mettais en retard. J'imaginais qu'ils allaient bientôt me relâcher puisque la journée touchait à sa fin. 
 

Un autre ancien rejoignit celui qui me supervisait et ils mirent à parler de moi

« comment va t-il ? »

« il a un vrai ventre de blancs, il ne voit pas » répondit mon superviseur

la médecine de l'homme blanc a du abimé son vuur (esprit) mais il a encore son âme. C'est pourquoi je disais il y a un an -que pour son propre intérêt- il ne fallait pas lui faire passer l'initiation. Mais Kyéré m'a demandé de me taire comme si je racontais des bêtises. Si ce garçon ne peut même pas s'essuyer les yeux, comment imaginer qu'il va pouvoir se laver ? Nous n'avons pas fait un jour de Baor et il est déjà à la traine »




il y eut un moment de silence parsemé de toussotements et de crachats. Je ne pouvais pas les voir mais je ressentais intensément leur présence. Celui qui venait d'arriver me demanda si je pouvais voir. Je répondis que je ne voyais rien de plus que ce maudit arbre. Il rie avec compassion puis m'ignora.



Ils retournèrent à leur conversation et mon superviseur dit » on aurait pu croire que ça aurait facile pour quelqu'un comme lui puisqu'il a de la médecine d'homme blanc dans sa besace, il peut penser comme eux. La médecine des Blancs n'est elle pas supposée être puissante ? Ils sont allés jusqu'au delà des mers vers des endroits fantastiques. Je ne comprendre pas ce garçon, il est un vrai casse tête »



la voix de mon superviseur était grave comme s'il annonçait quelque chose de mauvais augure. Je me demandais pourquoi il me plaignait. Je ne faisais que ce que l'on m'avait demandé de faire, ou plutôt j'essayais. C'était de ma faute si je ne voyais qu'un arbre?



« ce qu'il a appris à l'école de l'homme blanc doit l'empêcher de passer à travers le voile. Ils lui ont dit quelque chose qui l'empêche de voir l'arbre. Pourquoi feraient ils ça ? On ne peut pas enseigner à un enfant de se tourner contre lui même. Serait ce possible qu'un homme blanc n'a du pouvoir que s'il enterre d'abord la vérité ? Comment est ce possible d'acquérir de la connaissance si on ne peut pas voir ? »



L'autre ancien était visiblement exaspérer et ne parlait plus à mon superviseur, il semblait être aux prises d'un défi théorique. J'étais un casse tête pour lui aussi. Il y avait quelque chose en moi, dans la façon dont je n'assimilais pas mes devoirs et dans la façon dont mon corps ne répondait pas aux instructions les plus simples qui attiraient la curiosité des anciens. Ils me regardaient comme un chien qui voit un vers de terre pour la première fois 
 






A suivre ........