J'ESSAYE DE
VOIR Pt2
Le coach nous
avait envoyé nous coucher depuis longtemps mais je ne dormais pas et je
sentais que les autres non plus. Sous quel sort
étions nous ? Peut être le coach avait il raison, peut être
que je résistais, peut être que je questionnais trop, que je me
battais trop.
J'ai essayé de
faire le vide dans ma tête en observant mon agitation.
J'ai
senti que j'étais en dehors de mon corps, me regardant debout en face de
moi même. « Non, ce n'est pas possible », pensais je
mais j'en étais au point de ne plus pouvoir rien réfuter.
Je
décidai que mon cerveau me jouait des tours et que je comprendrai
plus tard. Pour l'heure je voulais m'endormir, échapper à mes
pensées en observant mon propre cerveau.
Alors
que je me concentrais de toutes mes forces sur mon corps, quelque
chose à l'arrière de moi attira mon regard. J'observais une paire
d'yeux qui apparaissaient et disparaissaient perchés dans l'ombre
comme s'ils n'étaient rattachés à rien. Ils avaient du être là
assez longtemps mais je ne les avais pas vus jusqu'à ce qu'ils
clignotent ; visiblement ils me regardaient, je les regardaient
aussi.
Enveloppé de l'ombre effrayante de la nuit, le corps -quel qu'il
soit- disparaissait dans la pénombre sans forme. Je ne pouvais voir
que deux lentilles ovales qui roulaient de gauche à droite et de
droite à gauche. Dès que je me suis concentré sur les « yeux »,
les questions, les objections, et les peurs qui m'habitaient
s'évanouirent.
Les yeux étaient magnétiques : ils étaient
séduisants, câlins et- je le savais intérieurement - capables de
me plonger dans la panique la plus abjecte s'ils le désiraient.
Mais
alors que je regardais les yeux me regarder, j’étais incapable de
ressentir de la peur. Je ne sais pas combien de temps on s'est testé
ainsi, j'ai perdu la notion de temps. Tout à coup les yeux
s'élevèrent dans le ciel comme s'ils faisaient partie d'un oiseau
immense. Je les regardais partir, la tête levée vers le ciel, Je
pouvais toujours voir d'une perspective double : je me voyais
encore face aux yeux et je voyais les yeux derrière mon corps
endormi. …
j'avais
vraiment froid, Le jour se levait ; Le coach nous aspergea tous
d'eau. On eu droit à ce réveil peu digne pendant toute notre
période d'apprentissage dans la brousse..
« vous
ne
pouvez pas rester là. Debout ! Debout tout le monde ! »
criait il. Je m'assis regardant le coach arrosant ceux qui dormaient
encore . Certains se levèrent de leurs lits agressivement. Un jeune
garçon bondit, murmura quelque chose puis fit un saut d'acrobate dans
l'air et retomba sur ses pieds, se recroquevillant comme prêt à
se battre. Quand il réalisa qu'il rêvait le dernier épisode
de son cauchemar, il regarda de part et d'autre honteux , baissa la
tête et s'assit.
« dépêchez
vous, dit le coach, il faut que vous mangiez maintenant, dès que le soleil se lèvera nous devons vous
enseigner la connaissance des arbres. Vous n'êtes pas obligés de
manger. En fait plus vous aurez l'estomac vide, plus il vous sera
facile d'apprendre. Dans un certain sens, nous sommes mieux nourris
sans nourriture physique."
Je ne voyais
aucune préparation de nourriture. Comment espérait il que nous
allions petit déjeuner ? Au village ? Mais les villageois
ne devaient pas nous voir jusqu'au dernier jour.
Trop fatigué pour
essayer de comprendre, je fis comme si je savais où petit déjeuner.
Je suivis Nyangoli qui se dirigeait vers des buissons. Il se
déplaçait comme s'il ne m'avait pas remarqué mais je savais qu'il
me sentait derrière lui. Je le suivis en silence jusqu'à ce qu'il
s'arrête devant l'arbre de gaa. Il monta dans l'arbre et
commença à en manger les fruits. J'ai hésité une minute puis je
l'ai rejoint. Nous mangions sans parler. Je commençais à réaliser
que Nyangoli avait besoin de silence. Le silence devait l'aider car
il n'avait pas l'air aussi perdu ou retourné que moi. A sa façon, son attitude me montrait qu'il y avait une certaine subtilité
dans l'enseignement de cette école rude. J'ai trouvé cela profond
chez un jeune de 7 ans mon cadet.
On a petit
déjeuné rapidement – je n'avais pas vraiment faim après cette
nuit qui me rendit pratiquement fou.
Je finis de
manger les fruits du gaa en même temps que mon ami Nyangoli.
Quand nous retournâmes vers le camp, j'essayai de lui parler :
« j'ai fait un rêve horrible la nuit dernière... » lui
dis je en me rapprochant
« on en a
tous fait » répondit il sans aucune curiosité pour mon rêve
« comment
le sais tu ?»
Nyangoli
s'arrêta et me regarda dans les yeux, comme voulant en faire sortir
une connaissance qu'il savait être là. Il avait une expression
froide et impassible, et pourtant un peu soucieuse ; On aurait
dit qu'il voulait dire quelque chose mais il se retenu au dernier
moment. J'espérais qu'il me répondrait, mais non. Enfin il commenta
qu'il espérait que j'allais me poser et intégrer ce qui m'arrivait.
Le camp était
presque désert quand nous sommes revenus. Ceux qui étaient
là recevaient leur devoir pour la journée : la
connaissance des arbres.
Je pensais que
nous aurions un grand rassemblement comme hier soir mais ce n'était
pas le cas.
On fut
rassemblé en groupe de 5 à 15 initiés, on nous demanda de nous
éloigner un peu les uns des autres. Chaque initié devait choisir un
arbre de bonne taille. Nous devions nous assoir, rester debout ou
nous agenouiller en fixant l'arbre. On était supposé voir quelque
chose mais ils ne nous dirent pas quoi. Chaque ancien supervisait un
groupe d'étudiants. leur rôle était de superviser cet enseignement
ennuyeux et s'assurer que nous verrions bien ce que nous devions
voir.
Je choisis un
arbre d 'une dizaine de mètres dont le tronc faisait moins d'un
mètre de diamètre : un yila.
Je choisis un endroit confortable pour m'assoir et commençai à
fixer l'arbre. Le soleil s'élevait
dans le ciel et les températures
glaciales du matin se réchauffaient rapidement. Je regardais l'arbre
délibérément comme on nous l'avait demandé. Rien ne se passa les
cinq premières heures. L’exercice m'exaspérait de plus en plus vu
que je ne pouvais regarder que l'arbre. Le soleil qui me libéra de
la froideur de la nuit, me cuisait à feu doux maintenant.
Je
commençais à penser à autre chose pour me distraire de ce qui me
tourmentait.
N'avais
je pas beaucoup souffert au séminaire ?
Est
ce que ce test était vraiment pour voir quelque chose ou était ce
juste un test d'endurance?
Plus
que tout je sentais la chaleur cuisante du soleil qui s'emparait
irrémédiablement de mes sens. Je déjouais cette distraction en
pensant au plaisir de survivre à cette épreuve et et à prouver que
je pouvais faire la même chose que les autres. Cependant, il
devenait impossible d'ignorer la chaleur. Des gouttes de sueur me
tombaient dans les yeux, les brulant douloureusement. Je ne pouvais
me soulager qu'en les frottant de mes mains qui étaient
elles mêmes trop mouillées de sueur pour que cela m'aide. Je gardais donc les
yeux fermés.
Résister
à la chaleur m'épuisait, j'en oubliais l'arbre: elle m'empêchait
de faire mon travail.
Assis
là, les yeux fermés, je sentis l'impatience de quelqu'un qui veut
en finir mais n'y arrive pas. Que je sois aussi dépourvu par un
phénomène aussi naturel m'irritait grandement, il fallait que je
réagisse.
Les
yeux fermés, je me levais et tâtais autour de moi pour trouver des
feuilles ou une plante ou quoique ce soit avec lequel je puisse
m'éponger. Soudain une voix derrière moi m'ordonna de retourner au
travail, maintenant !
J'expliquai
que je ne pouvais pas voir à cause de la sueur qui me tombait dans
les yeux. L'ancien rit comme si je disais des bêtises
« mais
à quoi joues tu « ? Dit il « tu penses que tu
verras mieux quand tu te seras nettoyé les yeux ? Fais comme tu
le sens, il y a une plante devant toi qui t'aidera"
je
m'essuyais les yeux avec la plante et me rassis. L'ancien qui m'avait
parlé portait un balbir
déchiré
qui couvrait à peine son corps maigre. La chair de kola qu'il
mâchait coulait de sa bouche teintée de rouge. Il continuait de
presser avec entrain la noix entre ses mâchoires édentées. Assis
confortablement à l'ombre d'un arbre, il me regardait avec intérêt,
comme si j'étais le sujet d'une expérience secrète.
Je
fixais l'arbre de nouveau. Bouger un peu aidait mon corps et il parut
vouloir coopérer ...quelques temps. De transpirer m'avait rafraichit
et je n'étais plus aussi distrait par la chaleur de la journée. En
revenant à mon arbre, je vis que des étudiants se promenaient
tranquillement tout près. Pourquoi l'ancien ne se concentrait il pas
sur eux ? J'étais presque sûr d'avoir vu au moins trois jeunes
retournés au camp.
« tu
ne vas pas réussir si tu penses à une chose et tu en regardes une
autre. Les jeunes que tu vois ont fini leur exercice et ils sont donc
libres de faire autre chose. »
c' était
le même ancien qui m'avait parlé avant. Je ne répondis point.
Comment savait il que je pensais à autre chose, et en plus à ces
étudiants ? J'en déduis qu'il avait du me voir regarder les
étudiants avec étonnement quand je repris ma place près de l'arbre
après m'être occupé de mes yeux. « On
ne peut pas lire les pensées des autres »,
pensais je. Rassuré par ma propre conclusion, je me laissais penser,
les yeux rivés sur le yila.
Quand
l'ancien commença à chanter, je
me suis demandé s'il essayait de se distraire de cette tâche
ennuyeuse : regarder quelqu'un qui regarde quelque chose était
au moins aussi ennuyeux que de ne rien regarder du tout
cette pensée
me conforta mais ce fut de courte durée. La chanson de l'ancien
n'était pas courante. C'était une vieille mélodie de guérison à
laquelle on pouvait substituer les paroles les plus appropriées à
la situation.
L'aveugle
a deux yeux
qui virent
ce qui bougeait
et ce qui
ne bougeait pas
il
ne se savait pas aveugle
et était
fier de pouvoir voir
mais quand
on lui demanda de voir ce qui bougeait
dans ce
qui ne bougeait pas
il décida
qu'il était aveugle
ces yeux
ne pouvaient croire
que ce qui
ne bouge pas, bouge,
qu'on
pouvait ne pas bouger
car la
seule chose que connait celui qui bouge
est de
bouger, bouger, bouger
voir est
une cécité
et ce qui
ne bouge pas
sait que
tu te mens à toi même
quand tu
fais confiance à ce que tu vois devant toi
J'écoutais
l'ancien chanter sa chanson
triste
en boucle, je sentais des réactions étranges en moi.
Au
lieu d'entendre la chanson par mes oreilles, j'ai senti que je
l'entendais avec tout mon corps, mes os, mon sang et mes cellules. Le sens
de la chanson semblait différent à chaque fois et m'aidait en
quelque sorte. Mes yeux étaient fixés sur l'arbre mais je me
concentrais sur le chanteur. Je ne doutais bientôt plus qu'il
chantait pour moi.
« alors
tu vois quelque chose ? »
il
s'était arrêté de chanter. Je réalisais qu'il pensait que
j'allais voir quelque chose maintenant. Je voulais lui dire que mon
arbre serait toujours un arbre et que de le regarder ne le rendrait
ni plus ni moins un yila. Mais je décidai de rester poli.
« non »
« continue
de regarder » dit il en recommençant à chanter .
Je
lui jetais un coup d'oeil furtif. Il ne me regardait pas et ne
semblait pas se soucier le moins du monde de ce que je faisais.
L'air
se rafraichit à l'approche de la nuit. J'entendais les voix de mes
compagnons. j'en reconnaissais certaines seulement.
Ils
avaient tous complétés leur tache et je me mettais en retard.
J'imaginais qu'ils allaient bientôt me relâcher puisque la journée
touchait à sa fin.
Un
autre ancien rejoignit celui qui me supervisait et ils mirent à parler de moi
« comment
va t-il ? »
« il
a un vrai ventre de blancs, il ne voit pas » répondit mon
superviseur
la
médecine de l'homme blanc a du abimé son vuur
(esprit) mais il a encore son âme. C'est pourquoi je disais il y a
un an -que pour son propre intérêt- il ne fallait pas lui faire
passer l'initiation. Mais Kyéré m'a demandé de me taire comme si
je racontais des bêtises. Si ce garçon ne peut même pas s'essuyer
les yeux, comment imaginer qu'il va pouvoir se laver ? Nous
n'avons pas fait un jour de Baor et il est déjà à la traine »
il
y eut un moment de silence parsemé de toussotements et de crachats.
Je ne pouvais pas les voir mais je ressentais intensément leur
présence. Celui qui venait d'arriver me demanda si je pouvais voir.
Je répondis que je ne voyais rien de plus que ce maudit arbre. Il
rie avec compassion puis m'ignora.
Ils
retournèrent à leur conversation et mon superviseur dit »
on aurait pu croire que ça aurait facile pour quelqu'un comme lui
puisqu'il a de la médecine d'homme blanc dans sa besace, il peut
penser comme eux. La médecine des Blancs n'est elle pas supposée
être puissante ? Ils sont allés jusqu'au delà des mers vers
des endroits fantastiques. Je ne comprendre pas ce garçon, il est un
vrai casse tête »
la
voix de mon superviseur était grave comme s'il annonçait quelque
chose de mauvais augure. Je me demandais pourquoi il me plaignait. Je
ne faisais que ce que l'on m'avait demandé de faire, ou plutôt
j'essayais. C'était de ma faute si je ne voyais qu'un arbre?
« ce
qu'il a appris à l'école de l'homme blanc doit l'empêcher de
passer à travers le voile. Ils lui ont dit quelque chose qui
l'empêche de voir l'arbre. Pourquoi feraient ils ça ? On ne
peut pas enseigner à un enfant de se tourner contre lui même.
Serait ce possible qu'un homme blanc n'a du pouvoir que s'il enterre
d'abord la vérité ? Comment est ce possible d'acquérir de la
connaissance si on ne peut pas voir ? »
L'autre
ancien était visiblement exaspérer et ne parlait plus à mon
superviseur, il semblait être aux prises d'un défi théorique.
J'étais un casse tête pour lui aussi. Il y avait quelque chose en
moi, dans la façon dont je n'assimilais pas mes devoirs et dans la
façon dont mon corps ne répondait pas aux instructions les plus
simples qui attiraient la curiosité des anciens. Ils me regardaient
comme un chien qui voit un vers de terre pour la première fois
A suivre ........

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