Wednesday, April 2, 2014

2-INITIATIONS-J'essaye de voir

J'ESSAYE DE VOIR     Pt2




Le coach nous avait envoyé nous coucher depuis longtemps mais je ne dormais pas et je sentais que les autres non plus. Sous quel sort étions nous ? Peut être le coach avait il raison, peut être que je résistais, peut être que je questionnais trop, que je me battais trop. 
 

J'ai essayé de faire le vide dans ma tête en observant mon agitation.

J'ai senti que j'étais en dehors de mon corps, me regardant debout en face de moi même. « Non, ce n'est pas possible », pensais je mais j'en étais au point de ne plus pouvoir rien réfuter.

Je décidai que mon cerveau me jouait des tours et que je comprendrai plus tard. Pour l'heure je voulais m'endormir, échapper à mes pensées en observant mon propre cerveau.



Alors que je me concentrais de toutes mes forces sur mon corps, quelque chose à l'arrière de moi attira mon regard. J'observais une paire d'yeux qui apparaissaient et disparaissaient perchés dans l'ombre comme s'ils n'étaient rattachés à rien. Ils avaient du être là assez longtemps mais je ne les avais pas vus jusqu'à ce qu'ils clignotent ; visiblement ils me regardaient,   je les regardaient aussi.



Enveloppé de l'ombre effrayante de la nuit, le corps -quel qu'il soit- disparaissait dans la pénombre sans forme. Je ne pouvais voir que deux lentilles ovales qui roulaient de gauche à droite et de droite à gauche. Dès que je me suis concentré sur les « yeux », les questions, les objections, et les peurs qui m'habitaient s'évanouirent. 
Les yeux étaient magnétiques : ils étaient séduisants, câlins et- je le savais intérieurement - capables de me plonger dans la panique la plus abjecte s'ils le désiraient.

Mais alors que je regardais les yeux me regarder, j’étais incapable de ressentir de la peur. Je ne sais pas combien de temps on s'est testé ainsi, j'ai perdu la notion de temps. Tout à coup les yeux s'élevèrent dans le ciel comme s'ils faisaient partie d'un oiseau immense. Je les regardais partir, la tête levée vers le ciel, Je pouvais toujours voir d'une perspective double : je me voyais encore face aux yeux et je voyais les yeux derrière mon corps endormi. …



j'avais vraiment froid, Le jour se levait ; Le coach nous aspergea tous d'eau. On eu droit à ce réveil peu digne pendant toute notre période d'apprentissage dans la brousse.. 
 




« vous ne pouvez pas rester là. Debout ! Debout tout le monde !  » criait il. Je m'assis regardant le coach arrosant ceux qui dormaient encore . Certains se levèrent de leurs lits agressivement. Un jeune garçon bondit, murmura quelque chose puis fit un saut d'acrobate dans l'air et retomba sur ses pieds, se recroquevillant comme prêt à se battre. Quand il réalisa qu'il rêvait le dernier épisode de son cauchemar, il regarda de part et d'autre honteux , baissa la tête et s'assit.



« dépêchez vous, dit le coach, il faut que vous mangiez maintenant, dès que le soleil se lèvera nous devons vous enseigner la connaissance des arbres. Vous n'êtes pas obligés de manger. En fait plus vous aurez l'estomac vide, plus il vous sera facile d'apprendre. Dans un certain sens, nous sommes mieux nourris sans nourriture physique."



Je ne voyais aucune préparation de nourriture. Comment espérait il que nous allions petit déjeuner ? Au village ? Mais les villageois ne devaient pas nous voir jusqu'au dernier jour. 

Trop fatigué pour essayer de comprendre, je fis comme si je savais où petit déjeuner. Je suivis Nyangoli qui se dirigeait vers des buissons. Il se déplaçait comme s'il ne m'avait pas remarqué mais je savais qu'il me sentait derrière lui. Je le suivis en silence jusqu'à ce qu'il s'arrête devant l'arbre de gaa. Il monta dans l'arbre et commença à en manger les fruits. J'ai hésité une minute puis je l'ai rejoint. Nous mangions sans parler. Je commençais à réaliser que Nyangoli avait besoin de silence. Le silence devait l'aider car il n'avait pas l'air aussi perdu ou retourné que moi. A sa façon, son attitude me montrait qu'il y avait une certaine subtilité dans l'enseignement de cette école rude. J'ai trouvé cela profond chez un jeune de 7 ans mon cadet.




On a petit déjeuné rapidement – je n'avais pas vraiment faim après cette nuit qui me rendit pratiquement fou.

Je finis de manger les fruits du gaa en même temps que mon ami Nyangoli. Quand nous retournâmes vers le camp, j'essayai de lui parler : « j'ai fait un rêve horrible la nuit dernière... » lui dis je en me rapprochant

« on en a tous fait » répondit il sans aucune curiosité pour mon rêve

« comment le sais tu ?»

Nyangoli s'arrêta et me regarda dans les yeux, comme voulant en faire sortir une connaissance qu'il savait être là. Il avait une expression froide et impassible, et pourtant un peu soucieuse ; On aurait dit qu'il voulait dire quelque chose mais il se retenu au dernier moment. J'espérais qu'il me répondrait, mais non. Enfin il commenta qu'il espérait que j'allais me poser et intégrer ce qui m'arrivait.



Le camp était presque désert quand nous sommes revenus. Ceux qui étaient là recevaient leur devoir pour la journée : la connaissance des arbres.

Je pensais que nous aurions un grand rassemblement comme hier soir mais ce n'était pas le cas.

On fut rassemblé en groupe de 5 à 15 initiés, on nous demanda de nous éloigner un peu les uns des autres. Chaque initié devait choisir un arbre de bonne taille. Nous devions nous assoir, rester debout ou nous agenouiller en fixant l'arbre. On était supposé voir quelque chose mais ils ne nous dirent pas quoi. Chaque ancien supervisait un groupe d'étudiants. leur rôle était de superviser cet enseignement ennuyeux et s'assurer que nous verrions bien ce que nous devions voir.



Je choisis un arbre d 'une dizaine de mètres dont le tronc faisait moins d'un mètre de diamètre : un yila. Je choisis un endroit confortable pour m'assoir et commençai à fixer l'arbre. Le soleil s'élevait 

  

dans le ciel et les températures glaciales du matin se réchauffaient rapidement. Je regardais l'arbre délibérément comme on nous l'avait demandé. Rien ne se passa les cinq premières heures. L’exercice m'exaspérait de plus en plus vu que je ne pouvais regarder que l'arbre. Le soleil qui me libéra de la froideur de la nuit, me cuisait à feu doux maintenant. 
 

Je commençais à penser à autre chose pour me distraire de ce qui me tourmentait.

N'avais je pas beaucoup souffert  au séminaire ?

Est ce que ce test était vraiment pour voir quelque chose ou était ce juste un test d'endurance?



Plus que tout je sentais la chaleur cuisante du soleil qui s'emparait irrémédiablement de mes sens. Je déjouais cette distraction en pensant au plaisir de survivre à cette épreuve et et à prouver que je pouvais faire la même chose que les autres. Cependant, il devenait impossible d'ignorer la chaleur. Des gouttes de sueur me tombaient dans les yeux, les brulant douloureusement. Je ne pouvais me soulager qu'en les frottant de mes mains qui étaient elles mêmes trop mouillées de sueur pour que cela m'aide. Je gardais donc les yeux fermés.

Résister à la chaleur m'épuisait, j'en oubliais l'arbre: elle m'empêchait de faire mon travail.




Assis là, les yeux fermés, je sentis l'impatience de quelqu'un qui veut en finir mais n'y arrive pas. Que je sois aussi dépourvu par un phénomène aussi naturel m'irritait grandement, il fallait que je réagisse.

Les yeux fermés, je me levais et tâtais autour de moi pour trouver des feuilles ou une plante ou quoique ce soit avec lequel je puisse m'éponger. Soudain une voix derrière moi m'ordonna de retourner au travail, maintenant !



J'expliquai que je ne pouvais pas voir à cause de la sueur qui me tombait dans les yeux. L'ancien rit comme si je disais des bêtises

« mais à quoi joues tu « ? Dit il « tu penses que tu verras mieux quand tu te seras nettoyé les yeux ? Fais comme tu le sens, il y a une plante devant toi qui t'aidera"

je m'essuyais les yeux avec la plante et me rassis. L'ancien qui m'avait parlé portait un balbir déchiré qui couvrait à peine son corps maigre. La chair de kola qu'il mâchait coulait de sa bouche teintée de rouge. Il continuait de presser avec entrain la noix entre ses mâchoires édentées. Assis confortablement à l'ombre d'un arbre, il me regardait avec intérêt, comme si j'étais le sujet d'une expérience secrète.



Je fixais l'arbre de nouveau. Bouger un peu aidait mon corps et il parut vouloir coopérer ...quelques temps. De transpirer m'avait rafraichit et je n'étais plus aussi distrait par la chaleur de la journée. En revenant à mon arbre, je vis que des étudiants se promenaient tranquillement tout près. Pourquoi l'ancien ne se concentrait il pas sur eux ? J'étais presque sûr d'avoir vu au moins trois jeunes retournés au camp.



« tu ne vas pas réussir si tu penses à une chose et tu en regardes une autre. Les jeunes que tu vois ont fini leur exercice et ils sont donc libres de faire autre chose. »

c' était le même ancien qui m'avait parlé avant. Je ne répondis point. Comment savait il que je pensais à autre chose, et en plus à ces étudiants ? J'en déduis qu'il avait du me voir regarder les étudiants avec étonnement quand je repris ma place près de l'arbre après m'être occupé de mes yeux. « On ne peut pas lire les pensées des autres », pensais je. Rassuré par ma propre conclusion, je me laissais penser, les yeux rivés sur le yila.

 

Quand l'ancien commença à chanter, je me suis demandé s'il essayait de se distraire de cette tâche ennuyeuse : regarder quelqu'un qui regarde quelque chose était au moins aussi ennuyeux que de ne rien regarder du tout

cette pensée me conforta mais ce fut de courte durée. La chanson de l'ancien n'était pas courante. C'était une vieille mélodie de guérison à laquelle on pouvait substituer les paroles les plus appropriées à la situation.



L'aveugle a deux yeux

qui virent ce qui bougeait

et ce qui ne bougeait pas

 il ne se savait pas aveugle

et était fier de pouvoir voir

mais quand on lui demanda de voir ce qui bougeait

dans ce qui ne bougeait pas

il décida qu'il était aveugle


ces yeux ne pouvaient croire

que ce qui ne bouge pas, bouge,

qu'on pouvait ne pas bouger

car la seule chose que connait celui qui bouge

est de bouger, bouger, bouger


voir est une cécité

et ce qui ne bouge pas

sait que tu te mens à toi même

quand tu fais confiance à ce que tu vois devant toi



J'écoutais l'ancien chanter sa chanson triste en boucle, je sentais des réactions étranges en moi.

Au lieu d'entendre la chanson par mes oreilles, j'ai senti que je l'entendais avec tout  mon corps, mes os, mon sang et mes cellules. Le sens de la chanson semblait différent à chaque fois et m'aidait en quelque sorte. Mes yeux étaient fixés sur l'arbre mais je me concentrais sur le chanteur. Je ne doutais bientôt plus qu'il chantait pour moi.



« alors tu vois quelque chose ? »

il s'était arrêté de chanter. Je réalisais qu'il pensait que j'allais voir quelque chose maintenant. Je voulais lui dire que mon arbre serait toujours un arbre et que de le regarder ne le rendrait ni plus ni moins un yila. Mais je décidai de rester poli. « non »


« continue de regarder » dit il en recommençant à chanter .

Je lui jetais un coup d'oeil furtif. Il ne me regardait pas et ne semblait pas se soucier le moins du monde de ce que je faisais.

L'air se rafraichit à l'approche de la nuit. J'entendais les voix de mes compagnons. j'en reconnaissais certaines seulement.

Ils avaient tous complétés leur tache et je me mettais en retard. J'imaginais qu'ils allaient bientôt me relâcher puisque la journée touchait à sa fin. 
 

Un autre ancien rejoignit celui qui me supervisait et ils mirent à parler de moi

« comment va t-il ? »

« il a un vrai ventre de blancs, il ne voit pas » répondit mon superviseur

la médecine de l'homme blanc a du abimé son vuur (esprit) mais il a encore son âme. C'est pourquoi je disais il y a un an -que pour son propre intérêt- il ne fallait pas lui faire passer l'initiation. Mais Kyéré m'a demandé de me taire comme si je racontais des bêtises. Si ce garçon ne peut même pas s'essuyer les yeux, comment imaginer qu'il va pouvoir se laver ? Nous n'avons pas fait un jour de Baor et il est déjà à la traine »




il y eut un moment de silence parsemé de toussotements et de crachats. Je ne pouvais pas les voir mais je ressentais intensément leur présence. Celui qui venait d'arriver me demanda si je pouvais voir. Je répondis que je ne voyais rien de plus que ce maudit arbre. Il rie avec compassion puis m'ignora.



Ils retournèrent à leur conversation et mon superviseur dit » on aurait pu croire que ça aurait facile pour quelqu'un comme lui puisqu'il a de la médecine d'homme blanc dans sa besace, il peut penser comme eux. La médecine des Blancs n'est elle pas supposée être puissante ? Ils sont allés jusqu'au delà des mers vers des endroits fantastiques. Je ne comprendre pas ce garçon, il est un vrai casse tête »



la voix de mon superviseur était grave comme s'il annonçait quelque chose de mauvais augure. Je me demandais pourquoi il me plaignait. Je ne faisais que ce que l'on m'avait demandé de faire, ou plutôt j'essayais. C'était de ma faute si je ne voyais qu'un arbre?



« ce qu'il a appris à l'école de l'homme blanc doit l'empêcher de passer à travers le voile. Ils lui ont dit quelque chose qui l'empêche de voir l'arbre. Pourquoi feraient ils ça ? On ne peut pas enseigner à un enfant de se tourner contre lui même. Serait ce possible qu'un homme blanc n'a du pouvoir que s'il enterre d'abord la vérité ? Comment est ce possible d'acquérir de la connaissance si on ne peut pas voir ? »



L'autre ancien était visiblement exaspérer et ne parlait plus à mon superviseur, il semblait être aux prises d'un défi théorique. J'étais un casse tête pour lui aussi. Il y avait quelque chose en moi, dans la façon dont je n'assimilais pas mes devoirs et dans la façon dont mon corps ne répondait pas aux instructions les plus simples qui attiraient la curiosité des anciens. Ils me regardaient comme un chien qui voit un vers de terre pour la première fois 
 






A suivre ........












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